Un autre enfant, un dessin inquiétant
L'histoire d'Eryl n'est pas la seule à retenir l'attention.
Un autre élève de Pantglas, Paul Davies, âgé de huit ans, aurait réalisé la veille du drame un dessin représentant des personnages occupés à creuser près d'une colline.
Sur le dessin figuraient deux mots anglais : The End, « La fin ».
Paul meurt lui aussi dans la catastrophe.
Sa mère retrouvera ce dessin après le drame, selon les récits recueillis ultérieurement.
La coïncidence paraît saisissante. Pourtant, il faut rester prudent. Dans un village entièrement organisé autour de l'activité minière, les collines, les excavations et les terrils appartenaient au paysage quotidien des enfants.
Et surtout, comme pour le rêve d'Eryl, nous connaissons cette histoire à travers des témoignages rapportés après les événements.
Ces récits ne constituent donc pas des preuves scientifiques de prémonition. Mais ils vont profondément intriguer un homme qui décide de mener l'enquête.
John Barker, le psychiatre qui voulait comprendre
Le lendemain de la catastrophe, le docteur John Barker se rend à Aberfan.
Psychiatre britannique, il s'intéresse depuis plusieurs années aux phénomènes inhabituels de l'esprit humain, notamment aux personnes affirmant avoir pressenti leur propre mort.
Devant l'ampleur du désastre et les récits qui commencent à circuler, une idée s'impose à lui : si certaines personnes ont réellement pressenti cette catastrophe, d'autres, ailleurs en Grande-Bretagne, ont peut-être vécu des expériences comparables.
Avec l'aide de Peter Fairley, journaliste scientifique au London Evening Standard, il lance un appel dans la presse.
Il invite les lecteurs à raconter les rêves, visions ou impressions qu'ils auraient éprouvés avant le 21 octobre.
Les réponses arrivent.
Barker reçoit 76 témoignages. Certains sont vagues, d'autres beaucoup plus précis. Plusieurs personnes affirment avoir parlé de leurs impressions à un proche avant même que la catastrophe ne soit connue.
Dans un article publié en juillet 1967 dans le Journal of the American Medical Association, Barker indique que 22 récits auraient été rapportés à des tiers avant le drame.
Dans une autre étude, il examine plus particulièrement 35 témoignages et estime que 21 présentent des éléments indiquant que l'expérience avait été vécue avant que son auteur apprenne la catastrophe.
Pour lui, ces résultats justifient de poursuivre les recherches.
Mais une difficulté demeure : la plupart des témoignages ont été recueillis après la catastrophe. Il est donc délicat de déterminer avec certitude ce qui avait été réellement annoncé, avec quelle précision et dans quelles circonstances.
Barker comprend alors qu'il faut changer de méthode.
Et si l'on enregistrait les prémonitions avant les événements ?
L'idée paraît presque incroyable pour l'époque.
En janvier 1967, John Barker et Peter Fairley créent le British Premonitions Bureau, le Bureau britannique des prémonitions.
Son objectif est simple : recueillir les pressentiments avant leur éventuelle réalisation.
Toute personne convaincue d'avoir rêvé ou pressenti un événement futur peut transmettre son témoignage. Celui-ci est enregistré et daté. Les chercheurs peuvent ensuite vérifier si les événements lui correspondent.
Barker espère aller beaucoup plus loin qu'une simple collection d'histoires mystérieuses.
Il imagine qu'un tel dispositif pourrait un jour permettre de repérer certaines catastrophes avant qu'elles ne se produisent.
Si plusieurs personnes, indépendamment les unes des autres, annonçaient un accident, un effondrement ou un désastre dans un même lieu, faudrait-il y voir un avertissement ?
L'ambition est immense : utiliser les prémonitions pour sauver des vies.
Parmi les correspondants du bureau figure Kathleen Middleton, une enseignante de danse londonienne qui affirme éprouver des sensations physiques et des impressions annonciatrices d'événements.
Elle devient l'une des personnes dont les témoignages intéressent particulièrement Barker.
Mais l'expérience se heurte rapidement à des difficultés considérables.
Comment interpréter une prédiction annonçant simplement un accident ou une catastrophe ? Combien de pressentiments ne se réalisent jamais ? Et comment distinguer une correspondance véritable d'une ressemblance découverte après coup ?
Le bureau ne parviendra pas à établir une méthode fiable permettant de prévoir les événements futurs.
John Barker meurt en 1968, laissant derrière lui une enquête inachevée et une question qui continue de fasciner.
Ce que la science peut expliquer
Aujourd'hui, les neurosciences permettent de mieux comprendre certaines intuitions.
Notre cerveau analyse continuellement des informations sans que nous en ayons pleinement conscience. Il reconnaît des situations, détecte de faibles changements et compare ce qu'il observe à nos expériences passées.
Il arrive ainsi que nous ressentions quelque chose avant de pouvoir expliquer ce qui nous a alertés.
Mais le pressentiment pose une question différente : pouvons-nous réellement percevoir un événement futur lorsqu'aucune information disponible ne permet de l'anticiper ?
À ce jour, cette capacité n'a pas été scientifiquement démontrée.
Il existe également un phénomène bien connu des psychologues : notre mémoire accorde une importance particulière aux impressions qui semblent se réaliser.
Nous pouvons penser à une personne des dizaines de fois sans qu'il se passe quoi que ce soit. Mais si elle nous téléphone quelques minutes après que nous avons pensé à elle, cette coïncidence peut nous marquer durablement.
Les chercheurs parlent notamment de biais de confirmation et de biais rétrospectif. Nous retenons davantage ce qui correspond à nos attentes et pouvons, après un événement, avoir l'impression que nous l'avions mieux anticipé qu'en réalité.
Cela ne signifie pas que les personnes racontant des prémonitions inventent leurs expériences. Cela signifie simplement que la sincérité d'un témoignage ne suffit pas à établir son origine.
Le regard du médium
Dans ma pratique de médium sensitive, je rencontre régulièrement des personnes qui me racontent avoir ressenti un événement avant qu'il ne se produise.
Certaines expériences sont liées à des situations affectives particulièrement fortes. Une personne inquiète pour un proche peut développer une attention permanente à tout ce qui le concerne. Une autre, profondément attachée à quelqu'un, peut interpréter certaines coïncidences comme l'annonce de son retour.
Mais il existe aussi des récits plus surprenants, dans lesquels une impression apparaît sans attente particulière, parfois même sans rapport avec les préoccupations du moment.
Ce sont ces expériences qui retiennent davantage mon attention.
Je travaille principalement à partir de la voix, et les impressions spontanées occupent une place essentielle dans ma manière d'exercer la médiumnité.
Au fil des années, j'ai appris qu'un ressenti ne se mesure pas à son intensité. Une inquiétude peut être extrêmement forte sans annoncer quoi que ce soit. À l'inverse, une impression très discrète peut parfois prendre un sens inattendu lorsque les événements se déroulent.
Je considère ces expériences avec intérêt, mais aussi avec discernement.
Car il existe une différence essentielle entre avoir ressenti quelque chose et pouvoir affirmer que nous avions réellement perçu l'avenir.
Le véritable mystère d'Aberfan
L'histoire d'Aberfan possède une dernière dimension, souvent oubliée lorsqu'on évoque les prémonitions.
La catastrophe n'était pas inévitable.
Les dangers liés aux terrils avaient déjà suscité des inquiétudes. Des avertissements concernant leur stabilité avaient été formulés avant l'effondrement.
L'enquête officielle conclura que la responsabilité du désastre incombait au National Coal Board, l'organisme chargé de l'exploitation charbonnière.
C'est peut-être là que cette histoire devient particulièrement bouleversante.
Pendant que John Barker cherchait à comprendre si certains habitants avaient pressenti la catastrophe, d'autres avaient identifié des dangers bien réels qui n'avaient pas été suffisamment pris en compte.
Il faut donc distinguer deux histoires : celle d'un drame industriel qui aurait pu être évité et celle de témoignages troublants qui ont conduit un psychiatre à explorer la possibilité des prémonitions.
Près de soixante ans plus tard, les rêves attribués à Eryl Mai Jones et à Paul Davies continuent de susciter des interrogations.
Nous ne savons pas s'ils étaient prémonitoires. Les éléments disponibles ne permettent pas de l'affirmer.
Mais leur histoire nous rappelle combien certaines expériences humaines peuvent prendre, après coup, une dimension extraordinaire.
Et elle laisse ouverte cette question qui accompagne depuis toujours les récits de pressentiments :
Lorsque nous avons le sentiment d'avoir su avant de savoir, avons-nous réellement perçu quelque chose… ou est-ce l'événement lui-même qui donne soudain un sens à notre souvenir ?
Sabrina de Saint Ange